[Noyau de l'Humanité] Chapitre 1

(Je ne suis pas vraiment convaincue par le titre, sa raison d’être ne va pas forcément être évidente pour tout le monde mais en même temps je n’ai jamais su nommer mes fics alors ça ne va pas commencer maintenant)

Voilà ce qu’aurait donné ma participation au concours n° 29 de l’Atelier d’Ecriture (lien dans le menu) si les contraintes avaient été un poil différentes (on n’est plus dans les 24h mais les 72h après l’apocalypse, et on n’est définitivement pas en 2012, plutôt en 2030 ou 40). C’est un peu brut de décoffrage, je ne l’ai pas écrit en une fois donc les incohérences dans le ton de la narration sont possibles, et j’ignore à ce jour si je vais en faire une fic. Probable que oui, cela dit, au vu des encouragements que j’ai reçu et des idées que j’ai envie de développer.

Pour info, voici le sujet : clique ici.

Bonne lecture !

*****

Je n’ai pas réfléchi.

Je les ai vues, elles m’ont vue. Elles se dressaient devant moi. Elles faisaient du surplace à quelques mètres du sol, au-dessus des débris d’une voiture de police. Un ronronnement léger et terrifiant émanait de la carcasse de métal. Il y a eu un instant de flottement, je me suis demandé furtivement qui était le prédateur et qui était la proie – qui devait se mettre à courir. Puis elles ont tiré, alors j’ai couru, et le schéma le plus vieux du monde s’est retourné contre moi.

Satanées machines.

Maintenant me voilà accroupie dans le feuillage d’un buisson d’un parc quelconque, la respiration haletante. Il est vital que je reste silencieuse, même si mes poumons brûlants réclament à cor et à cri un plus grand flux d’air.

Fut un temps pas si lointain – il y a trois jours – où mon espèce dominait la planète, fulminé-je intérieurement. Tout a basculé en quoi, 72h ? Ça m’a paru plus long. C’est un peu vexant de penser que les Mayas avaient raison, avec du retard. Et c’est même pas le réchauffement climatique qui nous a eus.

On ne peut même pas appeler ça un soulèvement des machines. Elles ne cherchent pas à dominer, elles restent des machines. Techniquement, elles continue de faire exactement ce qu’on leur a demandé. Tout a simplement commencé à se détraquer, sans but, et sans que nous, pauvre civils, n’en connaissions la raison. Certains systèmes se sont simplement détériorés, et ont déclenché une réaction en chaîne qui a touché toutes ces putain d’installations informatiques sur lesquelles notre société se reposait un peu trop. Les systèmes d’alarme se sont déclenchés alors que plusieurs centrales nucléaires commençaient à montrer des signes de faiblesse. Ce scénario inédit que les grands cerveaux de notre monde n’avaient pas anticipé a chatouillé les Défenses Nationales Automatisées (eh oui, DNA, quelle ironie) qui ont assimilé ça à une attaque. Est-ce que le Système n’était pas assez bien pensé à grande échelle et a eu un bug carabiné ? A-t-il été développé exprès en mode parano, par un comité de gens qui avaient trop extrapolé ? En tout cas, le Système a merdé, son IA a cramé, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, une armée robotisée s’est abattue sur le pays pour en chasser l’ennemi. Sauf qu’en l’occurrence, l’ennemi, pour eux c’était nous. Aucun test n’avait pris cette ampleur, et tout était censé être parfaitement infaillible. Les Systèmes des autres pays se sont donc détraqués à leur tour, certain ont pris ça pour une déclaration de guerre, d’autres pour des attaques terroristes, et quand les gars en charge se sont pointés pour arrêter l’engrenage infernal, ils se sont pris les doigts dedans.

C’est du moins la conclusion la plus logique. On a perdu le fil des actualités mondiales au moment où on a su que ça réagissait chez les voisins. On avait de toute façon assez de chats à fouetter par chez nous. Les robots se sont mis à patrouiller sur le territoire. Originellement c’était pour protéger la population de l’attaquant, mais depuis qu’ils se sont emmêlés les circuits évidemment, c’est plus pareil. Maintenant c’est nous l’ennemi, et bon courage pour faire comprendre à ces tas de ferraille qu’ils protègent de toute façon un monde dévasté.

La plupart n’arrivent toujours pas à y croire, aveuglés par leur confiance en la Technologie. Le gouvernement qui propose de nous rendre la vie encore plus facile, moins contraignante, évidemment qu’on a foncé. Qui refuserait une solution miracle servie sur un plateau ? Où était notre putain de parano collective à ce moment-là, quand il aurait fallu taper du poing sur la table et descendre dans les rues ? Elle est bien belle l’Humanité, à présent. Aucun de nos alliés n’ayant réagi, on peut supposer, soit qu’ils sont sous l’eau, soit qu’ils nous ont lâchés. Il ne nous reste plus qu’à tenter de régler ça nous-mêmes.

Je cesse de respirer, mon inconscient a compris plus vite que moi. Alors que les poils de mon bras se dressent et que mon échine est parcourue d’un frisson, je perçois le ronronnement nasillard loin au-dessus de ma tête. Elle me survole. Mon poing se resserre sur l’arme à ma ceinture. Tout à l’heure elles étaient trois, mais là c’est différent, j’en entends qu’une seule… Je corrige ma position le plus imperceptiblement possible, prête à bondir, et je calcule mon coup. Elle doit être à quoi, trois mètres à tout casser ? J’ai l’avantage de la surprise. Je tends l’oreille et scrute furtivement les alentours pour tenter de discerner la présence d’une seconde machine infernale. Heureusement qu’aucun scientifique n’a réussi à créer un véritable bouclier magnétique. A la place, elles sont armées jusqu’aux dents – façon de parler – et se déplacent avec une aisance abusive. C’est déjà pas mal.

Mes jambes se détendent, et je lève le bras. Je n’ai pas besoin de viser, et je n’en ai de toute façon pas le temps. Une rafale de trois coups atteint la cible, de la fumée s’échappe presque aussitôt, en plein dans le mille. Je bondis sur le côté juste à temps pour éviter la chute incontrôlée du drone. Ça pèse lourd ces bêtes-là. La machine s’affale sur le buisson qui m’abritait quelques secondes auparavant, et je m’accorde une seconde pour respirer et contempler mon œuvre.

Mes muscles se tendent à l’unisson. J’ai senti venir le danger, mais trop tard. Dans un ultime effort, un des bras articulés se redresse vers moi, et tout mon corps se prépare à anticiper le choc. Un éclair de lumière, et une douleur déchirante me transperce, va savoir où. Je ne parviens pas à réprimer un hurlement de souffrance. Salope ! Je n’ai pas le temps de tirer à nouveau, la machine rend l’âme. Soudain je me mets à courir, mes jambes réfléchissant à ma place alors que mon cerveau se vide complètement. Si elle a eu le temps de donner l’alerte… Si une de ses copines m’a entendue crier… Putain.

J’esquive à l’instinct les branches et les racines, j’aurais probablement fait fuir la faune alentour si elle n’était pas déjà planquée. J’ai plaqué ma main sur mon flanc à un moment indéterminé, tentant d’endiguer le flot visqueux qui m’échappe incontrôlablement. Le refuge est tout droit, je crois. Mes sens sont tous en alerte mais impossible de dire si je suis suivie, la douleur semble faire bouillonner ma tête et impacter partiellement mon ouïe. Mon cerveau est occupé à noter ce détail inquiétant, et à répertorier le nombre de branches qui m’ont fouetté le visage, alors que je devrais être en train d’essayer de me repérer, bordel.

Je ne vois aucune trace des machines infernales. Si j’ai eu du bol, j’ai touché le transmetteur radio en premier et empêché cette saloperie d’appeler du renfort. Si je n’en ai pas eu, je ne vais pas tarder à le savoir. Combien de temps j’ai devant moi ? La trouille me tord les boyaux. Je continue de courir, mes poumons commencent à me brûler et mes jambes à refuser de me porter. Les lever pour éviter les racines devient de plus en plus difficile et…

Un choc dans le ventre me coupe le souffle. Le monde n’est plus dans le même sens. Etourdie par la perte de sang, je mets une seconde de plus que nécessaire à comprendre que je suis tombée. Je me suis pris les pieds dans une racine ? Sérieux ? On dirait un mauvais film d’horreur. Je me tortille pour regarder derrière moi sans me servir de mes abdos mais bien sûr, c’est impossible. Je n’entends ni ne vois rien de suspect, cependant mon corps est décidé à agir comme si et je me relève le plus vite possible en glissant plusieurs fois sur l’herbe. Une sacrément bonne idée en fait, parce qu’il me semble entendre quelque chose. Ami ? Ennemi ? Pas le temps d’y réfléchir, je continue d’avancer en titubant un peu. Je force mes yeux à voir clair, mon cerveau à fonctionner, c’est pas le moment de dormir là. J’ai la vague intuition que le refuge est un peu plus à droite, mais en fait il pourrait tout aussi bien être derrière moi, hors d’atteinte. Si je me trompe, il vaudrait mieux que quelqu’un ait les couilles de mettre le nez dehors et venir me chercher. On n’a pas encore trouvé de moyen de communiquer qui ne soit pas intercepté par la milice de métal. Ça rend nostalgique ceux qui sont nés bien avant l’époque des portables, en attendant c’est pas bien pratique.

Je finis par débouler sur un boulevard. C’est cohérent avec le trajet vers le refuge, j’avance. Je frémis à l’idée d’être là, au milieu d’un fleuve de béton, complètement exposée. Dommage que l’apocalypse ne nous soit pas tombé dessus à l’heure de pointe, au moins il y a aurait eu des voitures derrière lesquelles se planquer. Il y a des immeubles partout autour – Paris n’a jamais été si calme – et dans l’un d’eux, se trouve le repaire que les machines n’ont pas trouvé… Je dois les semer avant de pouvoir entrer, j’ignore si je pourrai. L’idée me fatigue par anticipation. Plutôt crever que de les mener là où les autres sont en sécurité.

Ma cheville se tord douloureusement, je n’ai pas anticipé le trottoir, je bascule sur le côté. A la seconde suivante, alors que mon bras encaisse le choc comme il peut – c’est-à-dire mal –, j’aperçois à la périphérie de ma vision un rai de lumière suivi d’un bruit sourd de bitume qui explose. Je roule sur le côté pour me relever aussi vite que possible et me remettre à courir. J’ai l’impression que ma vision s’est réduite au seul point que je fixe attentivement devant moi, la ruelle qui me mettra à l’abri de leurs yeux électroniques. Dans le même temps, mon cerveau est devenu bouillonnant de pensées qui me semblent hurlées de toute part.

Elles ont tiré PILE au moment où je me suis gaufrée, c’est pas POSSIBLE d’avoir autant de bol, si j’avais vu la marche c’était cuit, où elles sont, je les entends plus…

Me relever de la chaussée m’a pris toutes mes forces, et je commence à le réaliser alors que je trébuche plus que je ne cours, dans l’ombre de la ruelle. Le mur vient à ma rencontre, je m’appuie sur lui dans une secousse douloureuse. Essoufflée, tenant à peine debout, je me contorsionne pour voir la tête de ma plaie. C’est mauvais pour le moral, je sais, j’aurais pas dû mais trop tard, impossible d’ignorer la douleur avec cette image de chaire sanguinolente, maintenant. Mon flanc gauche est couvert de sang, mes vêtements sont poisseux et collent à ma peau. J’ai la tête légère, c’est avec difficulté que je m’écarte du mur pour continuer.

Et non.

A peine ai-je parcouru quelques mètres que des bras puissants m’enveloppent et m’attirent vers la gauche. Je me serais affolée si l’odeur familière ne m’avait pas aussitôt apaisée. L’obscurité nous enveloppe, je suis portée sur quelques mètres jusqu’à entendre le clong reconnaissable d’une poubelle métallique qu’on ouvre à l’arrache. Pas le temps de protester, je me retrouve pliée en quatre dans un contenant plus que malodorant, les genoux ramenés sous le menton. Heureusement qu’il n’y a pas d’ordures en prime. L’autre se cache à son tour et le silence se fait. Il a dû voir quelque chose qui m’a échappé, c’est pas étonnant, mais l’idée n’est pas réjouissante avec mon imagination qui court vite.

Un faible rai de lumière filtre sous le couvercle. Je renverse la tête en arrière tout doucement, en fermant les yeux pour me concentrer sur mon ouïe. Je préfèrerais avoir une vision nette de la situation mais c’est impossible sans être repérée, alors je prends le partie d’attendre. De toute façon, je ne pense pas avoir l’énergie de me redresser en silence. Ma tête tourne de plus en plus…

Un ronronnement me parvient et me tire de ma demi-inconscience. Il gronde de plus en plus fort, jusqu’à devenir assourdissant dans le silence de ma cachette improvisée. J’ai fait de mon mieux pour ne pas bouger d’un pouce, j’espère ne pas avoir sursauté bêtement. Les secondes s’écoulent avec lenteur, la saleté volante ne bouge pas. Est-ce que ça signifie qu’elle nous a repérés ? L’idée – fugace – d’écarter le couvercle et lui coller une balle dans son émetteur puis dans un de ses petits propulseurs me traverse l’esprit, mais je lutte contre l’impulsion. Ce ne serait pas raisonnable, j’ignore combien elles sont, s’il n’y en a pas d’autre en chemin en ce moment-même. Et de toute façon, j’ai déjà à peine la force de me maintenir immobile sans trop d’inconfort.

Je prends soudain conscience de ma vulnérabilité, mon sort dépend entièrement de la chance et est déjà scellé. Si elle m’a vue, si elle sait que je suis là, alors c’est déjà trop tard, déjà fini. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire si jamais elle et ses copines décident de m’embarquer va savoir où ? Elles sont prudentes, si elles tentent un truc elles le feront en étant sûres d’être en surnombre. Notre meilleure arme est la furtivité, une fois qu’on est repérés il faut courir vite et avoir des renforts bien placés.

La panique infiltre insidieusement les recoins de mon cerveau. Glacée, j’attends.

L’horrible bruit finit par s’éloigner. Je m’autorise à respirer et à me détendre. A côté, j’entends la poubelle qui s’ouvre et quelqu’un qui s’en extirpe le plus discrètement possible. Puis il ouvre la mienne et je lève les yeux vers lui, somnolente. Un pli soucieux barre son front. Il tend les bras vers moi, je tente de faire de même, et je sens une force qui me paraît impressionnante me soulever par la taille. Le moment d’après, il glisse un bras sous mes genoux et je quitte le sol. Il pose ses yeux éternellement rieurs sur moi.

« Bon. On rentre ? »

Son visage me paraît déjà flou, ma tête lourde bascule en arrière… Je me laisse absorber par l’obscurité.

[Etincelle] Chapitre 5

Je bats des records de vitesse avec ce chapitre !

Je me suis fait bien plaisir en l’écrivant, parce que je l’ai fait sous le coup de l’inspiration et j’ai pu peaufiner mes idées. Alors bonne lecture !

*****

Tout va bien. Non je n’ai pas eu de nouvelles de Greg, pourquoi ? Pour autant que je sache il est parti faire ses études ailleurs mais j’ignore où.

Papa demande de tes nouvelles tu sais. Ce serait bien que tu l’appelles non ?

Alison grogna en se remémorant, bien malgré elle, les deux passages du mail qui ne faisaient pas mine de s’estomper.

La nuit avait été courte. Un coin de son esprit, qu’elle tentait comme elle le pouvait de faire taire, s’échinait sans relâche pour s’exprimer.  Une angoisse sourde l’avait tenaillée jusqu’aux premières lueurs du jour, qu’elle avait contemplé dans une somnolence agitée avant de succomber totalement. La pression des cours, oui bien sûr, mais pas que. Autrefois enjouée et confiante, Alison était maintenant mesurée et secrète, cachée derrière un masque. Elle redoutait les émotions qui la tiraillaient quand elle les laissait faire, elle fuyait quand elle sentait que le contrôle lui échappait. Elle changeait, se reconstruisait, mais c’était long, et tout menaçait de s’écrouler à nouveau. La colère et le sentiment de trahison revenaient par vagues. Elle ne voulait pas être fâchée contre sa sœur de la pousser vers leur père, elle ne voulait plus se sentir trembler en pensant à celui qui les avait abandonnées toutes les deux et elle refusait définitivement de laisser son imagination s’emballer concernant Greg. Et surtout, elle voulait oublier le visage qui n’avait rien de commun avec celui de Greg, et qui pourtant avait arpenté ses rêves à sa place. Mais comment s’en empêcher ? Peu importait le nombre d’heures qu’elle passait le nez dans ses bouquins ou penchée sur sa guitare, tout ce qu’elle voulait chasser revenait inlassablement à l’assaut. Évidemment.

Au réveil, un bouillonnement ténu mais bien présent vibrait dans ses entrailles.

Refusant d’y faire face, elle rejeta les couvertures et alla à la cuisine – soit cinq mètres plus loin dans le coin opposé de la pièce – se faire un café corsé. Elle assourdirait tout l’immeuble avec sa guitare pour noyer ses tracas dans le son, s’il le fallait.

La ville dormait encore. Elle avait fermé les yeux tard, et les avait rouverts tôt. Entre les rideaux filtraient des rayons d’une lumière vive, riche, qui annonçait une belle journée. De quoi égayer un peu les humeurs fatiguées. Les cours commenceraient plusieurs heures plus tard, et elle avait le temps de faire une sieste pour tenter de réparer les dégâts, mais son esprit était déjà pris d’assaut par la quantité de travail qu’elle allait devoir abattre. Le studio semblait s’éveiller à mesure que le soleil se levait, elle trouvait l’ambiance idéale pour se plonger dans ses cours. C’était bien quelque chose qui ne l’effrayait pas, même si évidemment, toutes les matières ne lui plaisaient pas. Au moins elle aimait ce qu’elle faisait. Son cœur se pinça légèrement – invariablement, le souvenir de sa sœur restée dans le sud surgissait quand elle sentait qu’elle accomplissait ce pour quoi elle était faite. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire attendri.

Les heures défilèrent. Sa tasse de café passa deux fois par le micro-onde à force d’être oubliée par sa propriétaire, et finit aux trois quarts vide, dans un coin de bureau noyé par des papiers en tout genre. Juste avant dix heures, la vibration de son portable contre le bois aggloméré du bureau la fit sursauter et son cœur manqua un battement sous l’effet de la surprise. L’écran affichait le nom de sa meilleure amie, restée elle aussi dans le sud. Un sourire incontrôlable étira ses lèvres.

La conversation débuta simplement, par des formalités. Puis au fil des mots, elle déballa tout. La fatigue aidant, Alison dressa à Léa un bilan complet de son humeur du moment, ce qui la contrariait et l’effrayait. Comme toujours, Léa avait les mots pour la ramener à la réalité et apporter une perspective salvatrice.

« Ce qui te fait peur, c’est de ne pas savoir, mais tu ne veux pas savoir parce que l’évoquer te rappelle de mauvais souvenirs… Ne t’en fais pas, tu n’es pas seule. C’est déjà moins douloureux qu’avant non ? Ma pauvre chérie, je ne peux pas te laisser comme ça. De toute façon, mes vacances arrivent, et si tu n’as pas les sous pour bouger, moi je les ai. J’arrive quand ? »

Le côté intrusif de son amie eut le plus bel effet sur son moral. Elle avait à peine la place pour l’accueillir, peu importait, Léa fit la réservation de son billet en ligne alors qu’elles parlaient. Elle serait là dans moins de deux semaines.

Quelques minutes plus tard, Alison raccrochait le sourire aux lèvres. Il était dix heures vingt, il était temps de se remuer si elle ne voulait pas rater son cours.

*****

Lola, Valerian, Cassie, Gaël et Alison étaient confortablement affalés sur l’herbe du terrain qui entourait l’université. Septembre laissait sa place à Octobre, et même si la météo ne semblait pas en avoir été informée, les beaux jours étaient désormais comptés. Un soleil déjà un peu pâlichon mais toujours agréablement chaud, brillait sans entrave au-dessus de leurs têtes. Les jeunes gens terminaient tout juste le plat principal, si tant était qu’on pouvait appeler cela un plat. Cassie avait un air béatement rêveur, et finalement, Valerian n’y tint plus.

« A quoi tu penses ? »

Cassie sembla revenir à la réalité et lui lança une œillade légèrement moqueuse. Il eut un sourire complice. Alison ne put passer à côté de la peine qui passa furtivement sur le visage de Lola, qui ne quittait pas Valerian des yeux depuis le début du repas – voire du semestre, en fait. Elle se promit de lui en parler plus tard, quelque chose lui avait clairement échappé.

« C’est Navel hein, avoue…

- Eh bien… commença Cassie, sans parvenir à cacher sa satisfaction. On dirait que les choses avancent. »

Elle laissa planer un silence pour l’effet, et reprit.

« J’ai pris un verre avec lui hier soir après les cours. »

Alison aurait pu jurer que Cassie lui avait jeté un regard très bref, qu’elle l’observait discrètement. Elle se mordit pour ne pas s’exclamer de surprise ou d’indignation. Avant qu’elle ait pu formuler une question qui soit cohérente et mesurée, Gaël s’étonna à voix haute.

« Hein ? Tu dragues Navel ? »

Il y avait comme de la condescendance dans le ton de Cassie quand elle répondit.

« Tu sais, c’était une question de temps, on est jeunes, on a envie de profiter de la vie, ce sont des choses qui arrivent… Bref, j’étais restée pour lui demander quelque chose sur son cours, et avant que j’aie trouvé une façon valable de l’inviter, c’est lui qui m’a proposé de m’expliquer ça autour d’un verre. Comment refuser ? »

Elle ponctua sa phrase d’un gloussement. Gaël, qui prenait les choses à la rigolade la plupart du temps, lâcha un sifflement admiratif et la questionna d’un ton ravi. Lola s’était un peu détendue et se joignit au flot de questions en souriant.

Étrange. Alison était pourtant certaine de ne pas être sujette à des hallucinations aussi réalistes. Maintenant qu’elle y pensait, elle n’avait pas eu le souvenir de voir Cassie sortir. Elle la regarda, les sourcils froncés, alors que celle-ci détaillait le moment merveilleux qu’elle avait passé avec Mr Navel – Matthieu. Le souvenir de leur conversation où ils avaient fini par utiliser le prénom de l’autre lui traversa l’esprit. Tout avait semblé si naturel, dans cette atmosphère feutrée. La scène que décrivait Cassie n’avait rien de commun avec le moment qu’ils avaient partagé. Elle réalisa que ses doigts étaient glacés. Elle posa le trognon de pomme à moitié terminé et sortit une clope de son paquet.

Quelque part, ce n’est pas plus mal, ça te fournit un alibi, souffla une toute petite partie de son cerveau.

Mais un alibi pour quoi ? Qu’y avait-il de mal à discuter avec son professeur, autour d’un café, seuls, après les cours, en se tutoyant ?

Merde.

Elle balaya ses inquiétudes. Le manque de sommeil se manifestait souvent ainsi, il fallait juste qu’elle arrête de sur analyser les choses. Cela conduisait forcément à des résultats absurdes.

A la fin du repas, tous se levèrent pour rejoindre leur salle de TD. Alison chassa bien vite ce qui la tracassait en repensant à l’arrivée de Léa. Dix jours, ce n’était pas si long, après tout. Un début de sourire avait regagné ses lèvres quand elle sentit son portable vibrer dans sa poche. Le numéro qui envoyait le sms n’était pas dans son répertoire. Elle expulsa la moitié de la latte qu’elle venait de tirer par le nez et s’en rendit à peine compte.

Je n’arrête pas de penser à toi.

Quelque chose de très lourd sembla tomber au fond de ses entrailles. Lola marchait à ses côtés et ne put manquer son expression crispée. Elle glissa son bras sous le sien et frotta son avant bras d’un geste apaisant. Alison le sentit comme à travers de la ouate, comme elle percevait tout juste le décor et la conversation de ses amis devant.

Le sms n’était pas signé, et il n’avait pas besoin de l’être. Greg devait penser qu’elle avait gardé son numéro. Elle se força à prendre de grandes inspirations. La douleur n’était pas venue aussi violemment qu’elle s’y attendait, en revanche la culpabilité lui coupait presque la respiration. Elle s’était répété pendant des semaines qu’elle avait pris la bonne décision, que c’était mieux pour eux. Pour elle. Qu’il n’était pas dangereux, simplement qu’ils n’avaient plus aucun avenir et que c’est le genre de choses qui arrivait à tout le monde. Mais ce message, il devait signifier qu’il savait qu’elle savait, et qu’il voulait… Elle se secoua mentalement. Elle commençait à s’égarer. Sa logique lui soufflait qu’il était inutile de paniquer.

« Ça va aller. On va en parler », murmurait Lola à ses côtés, le plus bas possible.

Alison déglutit difficilement et opina du chef. C’était ridicule, elle perdait la tête. Elle rangea son portable, comme n’importe qui l’aurait fait. Le contrôle d’elle-même lui était déjà  presque entièrement revenu, et elle se sentait respirer plus librement. Le reste du groupe ne s’était rendu compte de rien, et ils pénétrèrent tous dans le bâtiment central.

*****

Quelques mètres plus loin, Mathieu Navel revenait de sa pause déjeuner avec quelques uns des ses plus jeunes collègues. Alors que les autres bavardaient, il n’avait pas pu manquer la chevelure rousse d’Alison à sa gauche. Il l’avait vue réceptionner le message et encaisser le choc comme elle pouvait. Il y avait quelque chose d’étrange avec cette jeune femme. Sa curiosité le tenaillait, ainsi qu’une autre émotion qui n’avait rien à faire là : le besoin pressant de l’aider. Il fronça les sourcils, un peu déboussolé, et s’absorba à nouveau dans la conversation de ses collègues. Mais elle lui parut dénuée de tout intérêt.

*****

Un autre protagoniste, inconnu de presque tous les autres, avait assisté à la scène de loin. Il avait voulu courir, s’approcher pour mieux voir, mais c’était impossible s’il voulait rester discret. Son visage affichait le résultat d’une lutte intérieure intense, un sourire crispé, les yeux voilés par la tristesse et une impatience désespérée. Ses paumes étaient moites, ses mains tremblaient, d’excitation, de colère, il ne savait plus. Son regard allait de Navel à Alison, comme il l’avait fait la veille au soir pendant qu’il attendait sous la pluie. Son poing se serra, la colère prit le dessus. Dans sa poche, son téléphone vibra une énième fois. Il l’ignora.

Il devait aller jusqu’au bout.

[Fragments] Chapitre 1

Il serait temps que je trouve un titre pour cette fic quand même. Je suis encore plus mauvaise pour ça que pour la découpe en chapitres. Je ne sais pas du tout où je vais avec ce scénar, j’ai quelques vagues idées de posées mais c’est vraiment instable pour le moment.

N’hésite pas à me donner votre avis, les commentaires sont là pour ça – et ça fait toujours plaisir de savoir qu’on n’écrit pas pour rien, penses-y.

*****

Il était encore tôt dans la maison du fond de l’Impasse du Silence. Yaëlle ouvrit un œil fatigué, puis un deuxième, sans daigner bouger le reste de son corps. Ses muscles étaient raides,  résultat d’une nuit d’un sommeil lourd après un effort physique intense. Un grognement monta jusqu’à ses lèvres alors que la réalité s’insinuait dans son cerveau : il fallait se lever. Le réveil n’avait pas sonné mais ça ne saurait tarder… La chambre était petite, à l’image du reste de la maison.  Son occupante n’y avait clairement mis aucun cœur, se contentant d’assembler des morceaux de mobilier qui allaient bien ensemble. Il n’y avait aucun  bibelot, pas de photos, et tout était impeccablement rangé. Les murs étaient peints en rose pâle, les rideaux étaient blancs et sans fioritures. Elle repoussa les couvertures d’un geste lent et bâilla. Ses doigts fins saisirent une robe de chambre légère négligemment posée au pied du lit. Un bref coup d’œil par la fenêtre – qui donnait sur le jardin – lui indiqua qu’il était au moins neuf heures passé. Elle avait dormi quatre heures. Ça aurait dû lui suffire, mais ce n’était pas le cas : elle avait passé ces quatre heures à ce tourner et se retourner dans son lit, proie d’un sommeil trop léger. Son demi-sommeil avait été peuplé d’un inconnu enroulé dans une cape, équipé de lourdes bottes, aux traits fins et séduisants …

Elle secoua la tête et se servit une énorme dose de café. Ce n’était pas la première fois qu’il essayait de la contacter, mais pour le coup, il avait vraiment été tordu.

« Il espère quand même pas que je vais encore tomber dans le panneau… » marmonna-t-elle.

Personne n’ignorait que le Gardien se sentait seul dans son coin de l’Univers, et que le succès de sa tâche restait la seule satisfaction que l’Univers daignait lui accorder. Les resquilleurs étaient nombreux et les récits de leurs combats épiques contre le Gardien, qu’ils finissaient invariablement par perdre, peuplaient une confortable part des histoires de là-bas. Yaëlle était la grande défaite, le mystère insoluble, celui auquel le Gardien lui-même, pourtant témoin de premier plan, ne comprenait rien. Comment avait-elle réussi là où tous les autres avaient échoué depuis des centaines d’années ? Le Gardien s’en était tiré indemne et mystifié, et la question le hantait, sans nul doute.

La cuisine était aussi nette que le reste de la maison. Yaëlle habitait ici depuis quelques temps déjà, et pourtant tout était resté à la place occupée au départ. Elle prenait soin de tout laisser intact, chaque chose était remise à sa place après usage et la moindre tâche nettoyée. Elle natta distraitement sa longue chevelure rousse en s’asseyant à la table. Malgré la chaleur, son poil se hérissait sur ses bras, et une désagréable sensation de manque de contrôle lui donnait l’impression de vivre un rêve éveillé. Pourtant, c’était bien la réalité, et tous ses instincts lui conseillaient la méfiance. D’ici quelques minutes, elle passerait le portail pour se rendre au travail, et peut-être alors ce sentiment désagréable se dissiperait, se révélant être rempli d’une absence de fondement. Ou pas. La main sur son manteau, pendu à la patère à côté de la sortie, elle observa l’homme qu’elle venait de remarquer, et qui remontait l’impasse vers sa maison. Il avait la quarantaine, un jean délavé, une chemise à carreaux bleue et blanche rentrée dans son pantalon, et des baskets pleines de terre. Son visage, encadré par une chevelure un peu trop longue et sans réelle forme, tentait d’afficher un air conquérant quand Yaëlle n’y voyait rien de plus qu’un profond manque d’assurance. Elle laissa échapper un soupir, avec l’impression d’être piégée.

La porte s’ouvrit alors que ses phalanges allaient heurter bruyamment le bois. Le visiteur en resta comme deux ronds de flanc pendant une demi-seconde.

« Oui ? lâche Yaëlle.

- Bonjour à vous, mademoiselle, lança-t-il d’un ton mielleux. Je suis absolument désolée de vous dér…

- Oui, ma voiture, je sais. Vous passez tous les matins, je commence à avoir l’habitude.

- … Eh bien il se trouve qu’elle gêne la mienne et…

- Et je pars travailler immanquablement au moins une heure avant vous tous les matins. Vous n’avez pas un petit déjeuner à prendre, monsieur Ducan ? »

Le sourire sucré fit place à un sourire figé, et les tics nerveux sur son visage trahissaient une profonde irritation. Yaëlle n’avait pas perdu son air blasé et n’attendit pas sa réponse :

« Écoutez, appelez la fourrière si ça vous fait plaisir, mais à mon avis ils vous diront la même chose que la dernière fois : apprenez à faire un créneau. Bonne journée, monsieur Ducan. »

Et elle claqua la porte.

[Etincelle] Chapitre 4

Toutes mes confuses pour ce chapitre tardif. A ma décharge, depuis la publication du chapitre 3, j’ai eu le temps de trouver un appart’ et de passer quelques semaines sur le canapé d’un ami. Ça occupe, m’voyez.

Accessoirement, j’ai un peu changé la déco, tu vois que tu n’es pas venu pour rien.

J’avais promis à @Oryzaem de lui pondre un chapitre pour Nowel, c’est fortement raté. Enfin, bonne lecture, et merci d’avance pour tes retours :]

*****

La cafétéria de l’université disposait d’un espace assez grand compte tenu de sa fréquentation journalière. Elle offrait la possibilité de s’installer à une table ou sur une banquette à l’écart. A cette heure-ci, il n’y avait plus personne attablé, et Navel s’en sentit grandement soulagé. Il n’avait pas besoin d’arguments supplémentaires en sa défaveur. D’un pas assuré, il se dirigea vers le comptoir et commanda un café, avant de se retourner légèrement vers Alison en demandant un cappuccino. Elle acquiesça d’un hochement de tête.

Accoudée au comptoir, elle appréciait le calme qui s’installait lentement au creux de ses entrailles. Le coup de panique était passé et remplacé peu à peu par une sensation plus chaleureuse. Maintenant qu’elle se sentait mieux, le calme de l’université martelée par la pluie lui semblait apaisant. Mieux, la réalité semblait s’être un peu éloignée du reste du monde, lui offrant un moment de répit appréciable. Brusquement, ce n’était plus l’étrange prof et l’étudiante mal à l’aise, mais deux personnes égales. Suivant son prof, et tentant d’ignorer au mieux le regard inquisiteur de la serveuse derrière le comptoir, Alison se glissa sur une banquette. Mr Navel lui tendit son cappuccino et commença à sucrer son café.

D’aussi près, Alison pouvait voir sa barbe naissante, clairement négligée, et repensa à ce que lui avait dit Lola. C’est que de la gueule.

Elle se recala dans son siège en tentant de ne pas observer son interlocuteur de trop près.

« Dure reprise, pas vrai ? » lança Navel, très détendu.

Malgré la nonchalance de son ton, il guettait la réaction d’Alison. Il n’avait pas manqué de remarquer son air un peu perdu et affolé quand il l’avait abordée dans le hall. Et hier, quand elle lui était rentré dedans, elle avait tremblé… Il avait rarement vu cette lueur farouche d’animal traqué dans les yeux de quelqu’un. Il n’avait pas pu la laisser là toute seule, alors que son intention première avait simplement été de la saluer.

Il avait parlé à voix basse, ce qui ne lui arrivait pas souvent, et Alison l’imita instinctivement, prenant un peu plus conscience du calme des lieux. Elle hésita un court instant, intriguée par l’air attentif qui contredisait l’inflexion détachée, et opta pour la voie de l’innocence.

« Oui, assez, dit-elle en se reposant sur le dossier de la banquette.

- J’ai entendu dire que le doyen vous avait épicé son discours de la terreur annuel…

- Son discours de la terreur ? »

Alison commença à sourire. L’image d’une poignée de professeurs, assemblés dans l’ombre pour mettre au point une stratégie martiale pour l’année à venir, passa furtivement devant ses yeux.

« Du moins c’est comme ça qu’il l’appelle. Cette année, il est arrivée dans la salle des profs et il a déclaré « cette année, ils vont voir ce qu’ils vont voir ! ». »

Un rire les secoua. Ça cadrait bien avec l’image burlesque que tout le monde avait du doyen. C’était un homme énergique qui compensait sa taille diminuée – d’aucuns auraient dit qu’il était verticalement désavantagé – par un charisme redoutable et une capacité assez troublante à faire taire d’un regard – à quelques exceptions près. Il était arrivé à la pré rentrée avec un air empressé, et avait déclamé son discours sans note, pendant une demi-heure. Son air menaçant et convaincu avait suffisamment inquiété pour que le silence eût été quasi total dans l’amphi.

Au comptoir, la serveuse s’était lassée de les observer – sans discrétion aucune, du reste -, probablement déçue de voir qu’il ne se passait rien d’extravagant.

« D’où vous est venue l’idée de faire du droit ? reprit Navel.

- De ma mère. »

Alison sourit aussitôt. Ce n’était pas tout à fait vrai. Navel sourit instinctivement en retour.

« Disons qu’elle a toujours protesté contre ceux qui hum, faisaient comme ils l’entendaient et s’en tiraient à bon compte. Elle a dû me passer le virus, j’imagine. »

Alison était discrète, mais certainement pas timide ou complexée, et en répondant, elle avait regardé son interlocuteur droit dans les yeux, sans défiance. La fierté qu’elle ressentait pour sa mère – personnage droit et fort qui n’avait jamais semblé flancher – s’accompagnait d’une pointe de chagrin mal contrôlé. Elle avait légèrement éludé.

Elle se permit d’ajouter :

« Et vous ? »

Navel laissa un demi-sourire tordre ses lèvres avant de le contenir, comme par réflexe. Il était toujours visiblement amusé mais pas moqueur ni amer. Derrière la façade impertinente, on distinguait un peu mieux l’homme passionné et sympathique. Tout d’un coup il paraissait plus mature, plus âgé. Alison observait ces changements en silence, secrètement fascinée par la transformation.

« Personne dans mon entourage ne s’attendait à ce que j’en fasse une carrière… J’ai fait comme tous les gamins bacheliers de mon âge : j’ai pris un cursus au hasard, un qui agaçait mon père, et j’ai foncé. Il se trouve que ça m’a beaucoup plu. »

En observant ses traits se contracter brièvement à l’évocation de son père, Alison crut entrevoir le jeune homme qu’il avait dû être à l’époque. Foncièrement dérangé par l’autorité, désireux de briser le carcan qui l’étreignait. Brillant, drôle, apprécié de ses camarades.

Séduisant, ajouta-t-elle involontairement.

Elle se racla la gorge et se redressa sur son siège. Poussé par la curiosité, elle demanda :

« Vraiment ? Pourtant ce n’est pas une carrière honteuse…

- Oh non bien sûr, rétorqua Navel, son petit sourire cachant son amertume. Mais vous comprenez, mon père est un homme d’action, la bureaucratie l’horripile beaucoup. C’est comme ça qu’il perçoit mon travail d’avocat, il pense que je me cache derrière un bureau à défendre ceux qui ne le méritent pas forcément, pendant que lui fait une réelle différence sur le terrain. »

La discussion continua et le temps passa sans qu’Alison ne le remarque – ou ne s’en préoccupe. Dans un laps de temps qui lui sembla à la fois court et éternel, ils avaient évoqué les virages qu’avait pris la carrière de Navel, puis les ambitions d’Alison, et survolé des sujets plus personnels tels que la famille d’Alison ou le dégoût de Navel pour tout ce qui touchait aux arnaques du système. Une sorte d’hébétement saisit la jeune femme quand elle regarda sa montre et constata qu’ils avaient passé plus d’une heure à discuter. La seconde suivante eut le goût d’un étrange retour à la réalité depuis un sommeil interrompu trop tôt. Elle se redressa, s’aperçut que ses muscles étaient raides. Navel parut revenir à lui-même également, et composa un sourire qui ne manquait toutefois pas de sincérité.

« Vous devriez peut-être courir attraper votre bus. »

La phrase heurta ses oreilles d’une façon qu’elle ne comprit pas tout de suite. Avaient-ils commencé à se tutoyer pendant un moment ?

Elle approuva d’un hochement de tête et sourit à son tour. D’une main tremblante, elle mit son manteau, effleura le paquet plastifié qu’elle ne manquerait pas d’ouvrir un peu plus tard et ajusta son écharpe.

« Vous devriez arrêter de fumer, vous savez », lâcha Navel, comme s’il l’avait lu dans ses pensées.

Il se baffa mentalement. Il l’avait carrément scrutée. Alison lui jeta un bref coup d’œil vaguement surpris, et hocha la tête. Navel se leva lentement et ils se dirigèrent vers la sortie.

Le cœur d’Alison battait plus fort qu’il n’aurait dû.

Dehors, il avait arrêté de pleuvoir, et on apercevait une faible éclaircie.

Fictions à venir

Bonjour à toutes et tous !

Figurez-vous qu’en ce moment, je suis en pleine ébullition à l’intérieur de moi-même. Ça ne se voit pas forcément, mais mes personnages sont longuement réfléchis – raison pour laquelle, par exemple, la version d’Étincelle que vous lisez n’est rien de moins que la troisième – et les trames sont pensées en fonction de ces personnages. D’ailleurs, à force de creuser les personnalités, le scénar a tendance à en pâtir. Accessoirement, ça nuit au naturel de la chose, et de fait, à la rapidité de production…

Mais, au moins, je peux publier quelque chose qui me plaît et qui me paraît être de qualité. Néanmoins, n’oubliez pas que vous pouvez donner votre avis – quand je dis avis, j’entends « constructif », pas « c’est de la merde » – que je lirai avec plaisir. Au passage, je vous signale – ou rappelle – que vous avez la possibilité de vous inscrire à la newsletter du site, en renseignant simplement votre adresse mail dans le menu que vous voyez sur la droite – c’est un champ texte sous le titre accrocheur « newsletter », immanquable. Bien entendu, votre email ira dans ma base et nulle part ailleurs, même si on me propose beaucoup d’argent. Pensez juste à vérifier votre boîte à spam, parfois ça se perd ces petites bêtes-là.

Sinon.

Point de vues fictions, les plus attentifs auront pu remarquer que c’est Étincelle qui a ma préférence pour le moment. Oui, c’est une histoire gnan-gnan, mettons que ce soit mon côté fille qui s’exprime – c’est pas si souvent -, néanmoins il s’agit d’une histoire qui traîne depuis longtemps dans ma tête. Pour l’instant, elle me plaît telle quelle,  et si vous avez remarqué, il y a un côté un peu de suspense qui se profile en plus de l’aspect fleur bleue/mélodrame. Un chouette cocktail, selon moi.

Dans les projets à venir, j’aimerais bien vous livrer une version ultra complète nickel chrome du background de Chymes, mon perso sur Dofus. Un background, pour rappel, est l’histoire d’un personnage – fictif, le plus souvent. C’est la base de la base du role play, que je pratique à outrance. Pour info, la Chymes a 307 ans bien sonnés – presque 308 dis donc – donc ça promet plein plein de contenu. Cela dit c’est pas pour tout de suite parce que justement, vu la quantité, ça fait beaucoup de choses à décider.

Et puis sinon j’aimerais me lancer un peu plus loin dans la fantasy. Fragments – VRAIMENT il faut que je trouve un titre à ce truc – est déjà dans cette lancée, mais on a pu voir que ça ne se passe pas totalement dans notre monde, et j’ai justement envie d’explorer un peu plus cet aspect-là – le côté « fantastique dans le monde réel ». Le tout sera de ne pas tomber dans du déjà vu, en somme.

En conclusion, tout plein de projets et d’envie par ici. N’hésitez pas à faire tourner :)

[Etincelle] Chapitre 3

Après une longue lutte contre moi-même, je publie enfin ce maudit chapitre. Maudit parce que ça va bouger, mais ça bouge pas encore tout à fait. Pour être honnête je navigue à l’aveugle avec cette histoire, tant elle a subi de modifications. Cette version est, j’espère, la dernière. N’hésite pas à me dire ce que tu en penses, que je sache si j’ai réussi mon coup ou foiré sur toute la ligne. Merci :)

Et, je m’en rends compte seulement maintenant mais, il est super long en fait oO

*****

« Bon, si tout le monde traîne on ne va jamais arriver hein ! »

Alison sentit le poids de trois paires d’yeux posés sur elle. Elle ferma les yeux en fronçant les sourcils, et inspira à fond, le plus calmement possible. Il semblait qu’elle se soit figée sur place. Quand elle rouvrit les yeux et regarda furtivement autour d’elle, il n’y avait aucune trace de lui.

Il n’était peut-être pas vraiment… là.

« Bon bah alors ? » s’impatienta Cassie.

Alison se remit en marche comme un automate en accrochant un sourire raide sur ses lèvres. Ses doigts mal assurés attrapèrent son paquet de cigarettes dans sa poche arrière. Elle l’ouvrit avec maladresse et porta la cigarette à ses lèvres. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour l’allumer. Concentrée comme elle l’était sur l’extrémité du bâtonnet, elle ne remarqua pas l’ombre dressée devant elle et marcha droit dedans. Une ribambelle de feuilles s’envola.

« Eh ! » protesta-t-on en se retournant d’un bond.

Alison arrondit les yeux en reconnaissant Mr Navel, qui la regardait d’un air mécontent. Elle n’avait pas eu le temps de se reculer, et dans son élan pour se retourner, le professeur s’était retrouvé nez à nez avec son élève. Un étrange courant se répandit le long des bras de la jeune femme, trouvant leur origine à l’endroit où leurs doigts se touchaient. Pendant un moment, il sembla que ses muscles étaient paralysés.

Il ne se passa qu’une seconde mais l’incapacité de sortir un son audible allongea considérablement sa notion de cette seconde. Elle se pencha sans un mot pour rattraper les papiers éparpillés. Mr Navel s’empressa de l’imiter.

« Désolée, m’sieur, articula-t-elle finalement.

- Il va falloir regarder devant vous à l’avenir. »

Il y avait peut-être une once de taquinerie dans sa voix mais elle ne pouvait pas être sûre. En tout cas, elle ne vit pas Cassie la regarder bouche bée.

Le dernier papier retrouva sa place en haut de la pile et Mr Navel retrouva cet air assuré qui agaçait tant ses pairs.

« Eh bien bonne journée à vous. » lança-t-il à la ronde en s’éloignant à grandes enjambées.

Étrangement, la collision avec Mr Navel avait aidé ses idées à se remettre en place. Elle ne put empêcher, cependant, son regard d’errer quelques brefs instants dans la direction qu’avait prise son prof.

La seconde suivante, elle aperçut brièvement l’expression figée de Cassie qui la regardait. Mal à l’aise et agacée contre elle-même, Alison préféra tenter de reprendre contenance et soutenir son regard.

*****

Le bar était plutôt bien rempli quand ils poussèrent la porte. Majoritairement on voyait des étudiants – quoi de plus normal quand un bar est placé face à une université de jeunes gens assoiffés – et aussi quelques adultes qui se mêlaient relativement peu à la marmaille ambiante. Là, près de la sortie, comme si elles s’étaient placées là de façon stratégique en cas d’urgence, étaient assises quatre lycéennes qui arboraient l’air figé de l’intruse qui se demande si elle ne devrait pas filer dans la minute qui suit. En comparaison, l’aise évidente des nouveaux arrivants pouvaient passer pour du dédain.

Cassie choisit une table relativement éloignée du bar et de l’allée centrale et indiqua son choix en bifurquant d’un air décidé. Valerian, complaisant, se chargea de héler un des barmen et passer commande pour eux tous. Quand il les rejoint à la table avec la moitié de leur commande, aidé par une serveuse et se glissa à côté de Lola, elle lui coula un regard à côté duquel Allison n’aurait pas pu passer même en faisant exprès. Elle eut un petit sourire.

« Oh, il m’a soulé ! s’exclama bruyamment Gaël en tapant du plat de la main sur la table.

- Attends de voir la semaine prochaine et là on aura une raison de se plaindre », rétorqua Antoine d’un air sombre.

Cassie se pencha pour manifester son intérêt – et son décolleté – et fut doublée par Valerian.

« C’est le vieux pouilleux qui te fait cet effet-là ?

- Qui ça ? »

Antoine jeta un regard d’irritation contenue à Lola.

« Notre prof de droit civil. Il a genre cent quatre piges et il s’est mis en tête qu’un devoir noté par semaine c’était le minimum syndical.

- Il avait l’air de penser que ce serait pas assez, limite, ajouta Gaël avec un ricanement.

- Et bien sûr ça compte pour le contrôle continu.

- Les vacances d’été lui ont pas fait du bien à lui… »

Antoine sirota sa bière d’un air dépité. Le moral des troupes chuta de quelques mètres.

L’année était capitale pour tous, et la pression de la fin de la licence se faisait bien sentir. L’Américaine en avait dit peu de choses – « c’est la dernière ligne droite pour vous, votre dernière chance de vous planter » – avant d’enchaîner sur autre chose, et leur prof du matin avait préféré faire son cours directement. Néanmoins, le doyen de l’université y avait consacré les trois quarts de son discours, et les emplois du temps s’étaient considérablement alourdis, proportionnellement à leur travail personnel. Une grande majorité visaient le Master ensuite, et entendaient bien y passer les nuits blanches nécessaires pour y parvenir. Néanmoins, Alison comptait bien garder la tête hors de l’eau.

« En tout cas, j’ai hâte d’avoir Navel, lança d’un coup Valerian, suscitant un intérêt immédiat chez Cassie. Il paraît qu’il est vachement bizarre comme prof, mais dans le bon sens. Tout les élèves n’en disent que du bien, et l’administration que du mal. Je crois qu’ils lui trouvent un côté un peu trop Rock’n'Roll.

- Il paraît qu’il a failli se faire virer pour s’être battu avec un étudiant l’année dernière. Bon, ajouta Gaël précipitamment en voyant tout le monde arrondir les yeux, le type lui avait mis une droite aussi.

- C’était pour une étudiante qu’ils appréciaient particulièrement tous les deux, glissa Cassie d’un air satisfait. Mais la rumeur a été vite démentie par Navel et l’administration. N’empêche… »

Alison jaugea l’air fasciné de Cassie avant de demander :

« Pourquoi ils le gardent s’ils ne le supportent pas ?

- Oh tu sais, les profs sont toujours en bisbille avec l’administration. »

Ce n’était une surprise pour personne que Cassie ait la réponse : c’était comme si elle avait des oreilles qui traînaient partout, toujours au bon endroit.

« Et puis, il est brillant et reconnu dans son milieu, ça apporte de la cote à leur précieuse université. Ils ne se passeront pas de lui tant qu’il n’en fera pas trop qu’à sa tête, ce qu’il sait pertinemment. C’est un peu le chat et la souris, leur histoire. »

La discussion continua bon train sur le thème des professeurs agaçants ou complètement fous, et Alison se jeta à corps perdu dans le débat pour calmer ses entrailles qui chaviraient chaque fois qu’elle pensait revoir le visage qui la hantait. Non. Il est loin. Il ne peut pas être là. Elle sentit bien assez tôt le regard de Lola, silencieusement préoccupée, et préféra l’éviter.

Au bout de ce qui sembla définitivement trop court, Alison finit par remettre les pieds sur Terre et s’apercevoir qu’il était passé 20h. Du travail l’attendait.

« Bon, on va y aller nous, la devança Lola en se levant.

- Oh oui, il est temps de bouger… » murmura Cassie d’un air absorbé.

Les garçons n’y avaient pas prêté attention, et Lola était distraite par la recherche de son portefeuille, en revanche Alison l’entendit distinctement et suivit son regard rêveur par automatisme. Voir Mr Navel entrer en soi n’était pas surprenant – on le connaissait pour sortir des sentiers battus, l’apercevoir dans un bar étudiant ne pouvait donc émouvoir personne – en revanche voir Cassie avec cet air gourmand avait quelque chose de dérangeant pour Alison. C’était comme voir une lionne s’apprêter à sauter à la gorge d’une proie qui ignorait sa fin proche. Lui-même ne l’avait pas vue, mais Cassie semblait vouloir changer la donne.

Lola se dirigeait déjà vers le comptoir pour payer ses consommations et Alison s’arracha à sa contemplation. Après tout, ils étaient tous les deux des adultes et Navel ne semblait pas se préoccuper de sa réputation plus que ça. Elle tendit sa monnaie au barman et tourna les talons pour sortir. Une lueur gentiment moqueuse scintilla brièvement dans les yeux de Navel- quand il la vit se diriger vers lui, si brièvement en fait qu’elle l’avait sûrement rêvée.  A moins qu’il ne l’ait simplement reconnue et ait voulu la saluer. Elle fit un large détour pour l’éviter.

L’air frais dehors lui donna une gifle bienvenue. L’atmosphère avait l’odeur de glace qu’apporte généralement l’hiver. Alison remplit ses poumons le plus possible, étrangement vivifiée par le calme imposé par le froid à la ville. Les jeune femmes se mirent en marche vers l’arrêt de bus.

« Qu’est-ce qu’il mettait dans son mail ? Greg, je veux dire. »

Visiblement, la question l’avait taraudée toute la journée. Alison eut un sourire qui ne trompa pas Lola, mais qu’elle conserva pour reprendre contenance. La question la désarçonnait plus qu’elle ne l’aurait voulu. Lola étant Lola, la question devait être posée.

« Des banalités.

- Oh… »

A en juger par son expression, Lola s’était probablement imaginé quelque chose de plus rocambolesque, comme des menaces ou des révélations fracassantes. C’était sûrement l’image de lui  que renvoyait Alison quand elle en parlait. Il ne s’était pas du tout montré menaçant ou inquiétant – pas avec elle. Il avait constitué son monde pendant deux ans et demi, et quand elle avait dû le repousser, quand elle avait compris qui il était vraiment, tout s’était écroulé. Les remords ne l’accablaient pas, mais la blessure restait bien là, vive et douloureuse. Le revoir – penser le revoir – l’avait pour le moins ébranlée, presque terrifiée. Mais il n’y avait aucune raison… N’est-ce pas ?

Ce n’était qu’une manifestation inconsciente. Je souffre encore, c’est normal, s’asséna-t-elle troublée.

« Ça a dû te faire un choc, reprit Lola.

- Bah… Au final c’était peu de choses. »

Le bus arrivait.

*****

« Il est vraiment canon. »

Trois têtes se levèrent avec ensemble des feuilles devant elles. Cassie, l’air rêveur, avait terminé la lecture de son texte et contemplait Mr Navel, nonchalamment appuyé sur son bureau. Pour la première fois, tous avaient l’occasion de remarquer les signes les plus évidents de sa désinvolture constante. Il portait une chemise à carreau bleus et blancs un peu froissée et dont les premiers boutons étaient défaits. Il avait également un jean délavé, et ce qui pouvait s’apparenter à des Santiags. Des lunettes de soleil trônaient sur ses cheveux châtains. Ceux-ci étaient plus longs qu’ils n’auraient dû, et libres de pointer dans la direction qui leur plaisait – notamment quelques mèches qui lui tombaient sur les yeux et qu’il repoussait régulièrement. Son air détendu, et même parfois moqueur, apportait la touche finale. Il faisait pencher son attitude, qui aurait pu paraître négligée, du côté cool et charmant. Au moins aux yeux de Cassie.

« Je vais lui demander de prendre un verre avec moi, confia-t-elle avec un petit sourire.

- Nooon, s’exclama Lola, mi-surprise mi-admirative. Comme ça, de but en blanc ?

- Oui. Je vais lui dire que j’ai des questions à lui poser sur son cours ou quelque chose dans le style… »

Valérian laissa échapper un sifflement admiratif. Instantanément, toutes les têtes se tournèrent lui. Navel leva un sourcil dans leur direction, et Cassie en profita pour se redresser et lui sourire. Valérian se tassa un peu sur sa chaise et marmonna une excuse.

« Mr Dubreuil, l’interpella Mr Navel, qui connaissait les nom et prénom de tous ses élèves, avec un sourire. Je sens que vous avez une envie tenace de nous commenter le texte que vous venez certainement de finir. »

Valérian écarquilla les yeux  et se pencha sur son texte pour se donner un peu de temps.

« Elle est vraiment accro, regarde-la », murmura Lola tandis que l’attention de tous étaient sur Valérian.

Et en effet, Cassie semblait sous le charme. Elle s’était renversée en arrière dans sa chaise et jetait des regards dérobés à Navel, un léger sourire aux lèvres.

« Bizarre tiens, commenta Alison.

- Hmmm… Elle va se brûler à force de jouer avec le feu.

- Tu penses qu’elle n’a aucune chance ? Pourtant ç’a l’air d’être son style…

- Enfin, ça crève les yeux. »

Devant l’air sceptique d’Alison, Lola désigna Navel du menton. Celui-ci était passé à Cassie et la jolie brune parlait à présent avec une voix claire et assurée en énonçant son analyse aussi pointue que d’habitude.

« C’est que de la gueule, si tu m’excuses l’expression, reprit Lola. Plus on lui en met sur le dos, plus il en fait. Je suis certaine que cette histoire de liaison avec une étudiante n’a aucun fondement, ça va juste tellement bien avec le personnage qu’on essaie de lui attribuer… Il a démenti, et c’est normal, mais du coup ça alimente les rumeurs, et ça donne de l’eau au moulin de Cassie.

- Vu comme ça… »

Dehors, la pluie s’était mise à tomber avec force, produisant un son assourdissant lorsqu’elles s’écrasaient contre la tôle des toits et les vitres des salles de TD. Alison regarda le ciel gris sombre d’un air morne, en pensant au trajet qui l’attendait.

« Oh non… Dire que je devais aller chez le coiffeur…

- Ah ça craint, l’entraînement va être annulé par ce temps ! s’exclama Gaël à voix basse.

- Entraînement de quoi ? s’étonna Lola.

- Je t’ai pas dit ? On se met au rugby cette année, l’informa Valérian. Enfin, peut-être pas aujourd’hui… »

Pour une fois, la fin du cours arriva trop vite. La plupart des étudiants, distraits par la pluie, regardaient le ciel d’un air morose. La fin de journée se faisait sentir. Bientôt, Mr Navel annonça la fin du cours et les étudiants entreprirent de se traîner mollement dans le couloir. Cassie ralentit significativement sa progression hors de la salle, scrutant Mr Navel d’un regard calculateur, et se laissa devancer. Valérian eut un sourire amusé.

« Bon bah notre bus est là, on y va nous », lui annonça Lola d’un air contrit.

Effectivement, l’imposant véhicule avait tourné au bout de la rue pour desservir l’arrêt juste en face de la fac. Alison sentit un lourd poids lui tomber au fond de l’estomac. Son moral avec du mal à remonter ces temps-ci. Tandis que ses camarades s’éloignaient en courant sous la pluie, elle s’appuya sur l’un des piliers du hall et regarda la pluie tomber avec une expression de rancune. Son bus passait une demi-heure plus tard, inutile de se précipiter sous la pluie…

Son regard dériva sur la cour déjà désertée, les bancs trempés, les arbres qui prenaient déjà leur parure automnale, l’endroit où elle avait cru apercevoir Greg, la veille. Un frisson la parcourut, intense, charriant toutes ses peurs avec lui. Un sentiment de solitude absolue, et de profonde angoisse, la saisit l’espace d’un instant. Greg avait-il montré son vrai visage, celui qu’elle avait fui avant qu’il ne se révèle ? Allait-il lui faire du mal ? Ou peut-être n’avait-il pas compris ? Mais alors…

Non, arrête… Tu sais qu’il n’était pas là, il est loin, toujours aussi loin…

« Ah, je pensais que tout le monde était déjà parti. »

La voix masculine, surgie hors de son champ de vision, la fit bondir et lui arracha un léger cri. Elle se retourna brusquement et se trouva nez-à-nez avec Mr Navel qui la regardait de haut. Elle prit furtivement conscience de sa grande taille, de sa silhouette protectrice… Ses doigts soudain glacés se serrèrent légèrement autour de ses bras. En cet instant, elle désirait ardemment la compagnie d’un autre être humain. Il souriait de cet air à la fois chaleureux et malicieux qu’ils lui connaissaient tous, avec peut-être un peu plus de gentillesse que d’habitude. Comme si, après les cours, à la fin du spectacle, le masque pouvait tomber sereinement.

Il sembla prendre conscience de la réaction qu’il avait suscité. Son visage prit un air concerné, mais elle le prit de vitesse. Reprenant contenance rapidement, elle sourit un peu et lança :

« Non non, j’attends mon bus.

- Oh je vois. Le mien passe tard également. »

Il se mordit la lèvre, confusément conscient de la maladresse, ou du malaise, qui le prenait tout à coup.

« Si vous avez du temps, nous pourrions prendre un café. »

Les mots avaient été plus rapides que sa pensée. Il réalisa seulement après qu’ils soient tous sortis de ce qu’il venait de dire et se gifla mentalement. Mais, à sa grande surprise, il vit Alison sourire légèrement et hocher la tête.

« Oui, d’accord, ça me va. »

Elle avait tenté de maîtriser l’empressement dans sa voix, et de respirer pour se calmer.

Mr Navel se dirigea vers la porte à double battant et s’écarta pour la laisser passer.

[L'Eveil de la Nuit] Chapitre 1

Voici donc le premier chapitre de ma version du livre Le secret du vampire, de L. J. Smith. J’ai écrit ce chapitre sans prétention aucune, juste pour le plaisir de faire éclore une bonne idée – celle de l’auteur – à la manière qui me convient. J’ai changé la personnalité de Poppy (ici devenue Arwen), ou alors je lui en ai donné une, question de point de vue, de la manière qui m’arrangeait le mieux pour la suite.

Rien de très original dans ce premier chapitre, juste du plantage de décor. Allez, j’arrête de blablater, tu n’es pas venu pour ça. Bonne lecture !

*****

C’était le premier jour des vacances. C’était aussi le jour où Arwen apprit qu’elle allait mourir.

Elle s’éveilla crispée par la douleur, comme tous les matins depuis plus d’un mois. Au début, elle avait paniqué, la douleur était plus intense que tout ce qu’elle avait connu. Maintenant, c’était devenu une habitude, se réveiller, respirer un grand coup et gérer la situation avec calme. La sensation que ses entrailles se déchiraient ne s’apaisait pas vraiment, mais avec du self-control, ça devenait supportable. Le mélodrame de la martyr n’était pas spécialement son truc, mais sa mère avait une telle tendance à tout dramatiser… De toute façon, elle refusait d’être malade pendant les vacances. La pensée positive accomplirait bien ce petit miracle pour elle.

Quand cela se fit plus tolérable, elle put se redresser et inspirer avec insouciance l’air estival qui filtrait par la fenêtre, entre ses rideaux. Elle se sentait légère et pensa, pas d’école. C’était fini et bien fini, à présent son esprit pouvait être tranquille et se reposer. Les rayons de lumière qui passaient au travers des rideaux autour de son lit donnaient à ceux-ci un reflet doré. Elle les écarta et un coup d’œil sur le radio-réveil sur sa table de nuit lui indiqua dix heures trente. Une heure raisonnable pour se traîner en bas et engloutir un solide petit déj’. Un léger sourire flottait sur ses lèvres tandis qu’elle sortait de sa chambre en enfilant une fine robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit. Elle avait le pas un peu raide lorsqu’elle descendit les escaliers de la maison familiale, et elle dut se forcer à laisser son bras pendre le long de son flanc plutôt sur que replié sur elle-même, comme si elle craignait que ses tripes allaient lui échapper pour de bon.

Dès son entrée, Phil, son frère jumeau, se tourna vers elle, avec l’expression sérieuse qui le caractérisait. Il la détailla rapidement du regard et sa bouche se tordit en une moue désapprobatrice. Il semblait craindre qu’elle sorte dans cette tenue et se dirige tout droit vers les endroits les plus douteux à proximité. A sa décharge, la carrure de sa jumelle poussait à l’inquiétude. Elle mesurait à peine un mètre soixante-cinq et sa musculature n’avait vraiment rien d’impressionnant. Ses grands yeux verts, la seule chose en commun qu’elle avait avec Phil, exprimaient généralement un mélange de candeur, gentillesse et malice. Elle avait ses humeurs,  néanmoins c’était comme si elle ne se laissait pas vraiment atteindre par la méchanceté ou la tristesse.

Les conflits fraternels, néanmoins, ne se laissaient pas arrêter par si peu.

« Eh mais, ce sont mes céréales que tu manges ! »

Entre ses mains se trouvait le L. A. Times, qu’il lisait chaque matin. Il lui jeta un regard par-dessus le journal et répondit d’un ton égal :

« J’avais besoin d’énergie, je vais faire du sport ce matin avec Jake. »

Arwen fit la moue. Difficile de ne pas être désarçonnée par les réponses toujours logiques de son jumeau. A son contraire, il avait réussi sa dernière année d lycée à El Camino High autant d’un point de vue scolaire que sportif, sans se forcer. En fait, il aimait ça, le travail, apprendre, la compétition sportive… De plus, il était scandaleusement charmant, alors qu’elle-même se trouvait fade. Il y avait là une sorte de farce de la Nature, qui avait décidé qu’en plus de lui donner une carrure ridicule, elle serait un pâle reflet de son frère.

« Mouais, ronchonna-t-elle. Enfin t’aurais pu demander quand même. »

Elle repoussa ses boucles dorées indisciplinées de son visage et se dirigea vers le placard au-dessus de l’évier. Elle dut se tenir sur la pointe des pieds pour l’ouvrir.

« Où sont Cliff et maman ? reprit-elle en attrapant ses céréales.

- Cliff est déjà parti travailler, maman prend sa douche, et tu ferais bien de t’habiller si tu ne veux pas qu’elle s’occupe de ton cas, rétorqua-t-il sans quitter l’article qu’il lisait des yeux.

- Hm-hm… »

Elle attrapa un bol dans la foulée et fit un tour sur elle-même avant de prendre une cuiller. Selon elle, la chemise de nuit était suffisamment longue pour couvrir la majorité de son corps gracile, et donc suffisamment décente. Phil marmonna quelque chose sur le thème « tu n’imagines pas les réactions que tu peux provoquer parfois… ». Et non, Arwen n’imaginait pas. Parce que tant que la personne dont elle espérait une réaction n’en donnait pas une… Un léger frétillement agita la commissure de ses lèvres, sans troubler son expression sereine.

Le bol toucha à peine la table de la cuisine que la sonnette retentit. Les yeux d’Arwen s’allumèrent.

« Entrez ! » claironna-t-elle en se levant précipitamment.

On ne l’avait pas attendu. Pour James Rasmussen, la sonnette de la porte d’entrée de la maison de sa meilleure amie n’était qu’une formalité. Avec un sourire ravageur qu’il ne pouvait apparemment plus retenir, il salua Arwen qui arrivait à sa rencontre en sautillant.

Comme toujours en le regardant, un pincement la saisit. Elle l’avait vu pratiquement tous les jours depuis dix ans, il n’empêchait que sa première réaction en le voyant le matin était toujours la même. Un mélange de douceur et de brûlure au creux de sa poitrine, comme si on y plantait une petite aiguille chauffée à blanc, accompagnée d’un flottement du côté de son ventre. Ce n’était pas juste son visage – pourtant magnifique – ou son impressionnante solidité. Il avait des cheveux châtain soyeux, un visage subtile et intelligent, et un regard gris qui était alternativement intense et calme. C’était probablement le garçon le plus beau d’El Camino, mais ce n’était pas ça, ce n’était pas à cela qu’Arwen réagissait. C’était quelque chose en lui, quelque chose de mystérieux et d’impérieux, toujours tout juste hors de sa portée. Cela faisait battre son cœur plus vite, et sa peau picoter.

Phil n’éprouvait pas le même sentiment à son égard. Peut-être qu’il poussait le côté fraternel sur-protecteur un peu trop loin en lui jetant un regard sombre à chaque fois qu’il le voyait. Ce fut encore le cas quand il passa le seuil de la porte de la cuisine à la suite d’Arwen. Il se raidit soudainement, et son expression devint froide. Une inimitié électrique fusa entre les deux jeunes hommes. James l’ignora dans un premier temps, néanmoins un léger sourire narquois dansa un instant sur ses lèvres, comme s’il était amusé par la réaction de Phil.

« Salut, lança Phil d’une voix sans chaleur.

- Salut. »

James jeta un regard moqueur à la tenue de la jeune fille puis au bol de céréales puis à l’horloge.

« J’arrive un peu tôt on dirait, taquina-t-il, apparemment inconscient de l’attitude de Phil.

- Non pas du tout », s’exclama Arwen joyeusement.

Phil replia le journal avec une légère brusquerie. Sa sœur avait espéré qu’en ne lui accordant aucune attention, il se déciderait à se taire, malheureusement il n’en fut rien.

« Où sont Michaela et Jacklyn ? lâcha-t-il en regardant James bien en face.

- Oh, je ne sais pas vraiment, répondit James d’un ton tranquille après un court instant de réflexion.

- Bien sûr… »

Phil n’ajouta rien de plus, mais le sous-entendu était aussi évident que s’il l’avait formulé à voix haute : « C’est vrai que tu largues toujours les filles avant les vacances d’été. Cela te donne plus de marge de manœuvre ».

James ne le regardait pas. Il aurait affronté Phil sans problème si Arwen n’avait pas été dans la pièce et s’il n’avait pas été clair sur son visage que l’affrontement lui déplaisait profondément. Il ne put retenir un clin d’œil moqueur, cela dit.

La peine de voir les deux hommes qu’elle préférait le plus au monde se détester n’était rien en comparaison de la joie légère qui l’avait prise en entendant James répondre, cependant. Adieu Michaela, adieu Jacklyn ! Plus d’élégantes et interminables jambes ni d’incroyables poitrines gonflées comme des montgolfières ! L’été s’annonçait fabuleux. Beaucoup de gens pensaient que la relation entre James et Arwen était platonique mais il n’en était rien, pas pour elle en tout cas. Elle n’était pas de ces amoureuses transies de désespoir, prêtes à tout tenter – sauf la manœuvre la plus directe – pour que l’objet de leur désir les remarque. Pourtant, elle n’ignorait pas ce qu’elle éprouvait quand James était là signifiait : cette légèreté, l’impression de ne pouvoir être atteinte, l’envie d’être unique, la joie sans borne quand ces yeux insolents se posaient sur elle. Comme la douleur qui la tiraillait, elle avait appris à vivre avec, parce que ces sentiments étaient inextricablement liés à son être depuis toujours. Et du moment qu’il restait auprès d’elle, elle avait ce qu’il lui fallait.

« C’est un nouveau CD ? » lança-t-elle pour rompre la tension ambiante.

James baissa les yeux en levant la main qui tenait la boîte de plastique.

« Le dernier Ethnotechno. »

Arwen s’illumina.

« Encore des chants diphoniques mongols de Touva. J’ai hâte d’entendre ça ! On y va ? »

Mais juste à cet instant, la mère des jumeaux entra dans la cuisine, les cheveux humides. C’était une apparition, réellement : blonde, sublime, parfaitement maîtresse d’elle-même, elle évoquait irrésistiblement une héroïne d’un des films d’Alfred Hitchcock. Un sourire apparut quand elle vit James – Phil était bien le seul à ne pas l’apprécier.

« Bonjour Phil, bonjour Arwen, bonjour James.

- Bonjour m’man.

- Bonjour Madame. »

James se montrait un peu ironique dans sa politesse envers Madame Hilgarde, mais Arwen voyait ce qui se cachait derrière cette distance. Elle devait même être l’une des seules personnes à comprendre pourquoi James jalousait sa relation avec son frère et sa mère, si étouffante fût-elle…

Les parents des jumeaux avaient divorcé quelques années plus tôt. Madame Hilgarde ne l’avait jamais ne serait-ce que suggéré mais son ex-mari n’avait pas exactement la fibre parentale. Quand il avait été clair qu’il ne pourrait pas supporter ces responsabilités, il était parti de son côté poursuivre la voie du spectacle. Les jumeaux ne lui avaient pas parlé depuis quelques mois, maintenant.

« Tout le monde a petit déjeuné ici ? »

Les trois acquiescèrent d’un signe de tête. Madame Hilgarde posa un regard insistant sur sa fille, qui alla s’assoir en face de son bol.

« Alors qu’allez-vous faire pour votre premier jour de vacances ?

- Je n’en sais rien, répondit Arwen en consultant James du regard. Ecouter de la musique, se balader sur les collines, faire un tour à la plage ? »

Ce disant, elle se leva pour aller chercher du jus d’orange. James haussa les épaules.

« Comme tu veux. On a toutes les vacances devant nous. »

La remarque dessina un sourire sur le visage d’Arwen. Toutes les vacances. Trois mois entiers de chaleur, de liberté, d’errances sans fin avec James. Cela ressemblait à une éternité de béatitude.

« On pourrait aller voir les… »

Elle ne finit pas sa phrase, l’air venait de se bloquer au milieu de sa gorge. Bien qu’elle ne fût pas capable de le percevoir, ses doigts se relâchèrent autour de la bouteille de jus d’orange qu’elle venait de retirer du frigo. La douleur venait de la reprendre.

C’était si violent ; elle se plia en deux en laissant échapper un cri et perdit le sens de l’équilibre, du haut et du bas. Tout devint blanc devant ses yeux.

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